Alrick Twain était en ce moment même un jeune homme moyennement heureux. Il n’avait pourtant aucune raison de se plaindre, lorsqu’on voyait les choses dans son ensemble. Dans l’ensemble, il avait une bonne situation. Il faut comprendre par là qu’il n’avait pas à se soucier de joindre les deux bouts à la fin du mois, que la cuiller en argent avec laquelle il était symboliquement né dans la bouche aurait pu lui rapporter une fortune aux enchères sur internet, et qu’il aurait de quoi manger jusqu’à au moins deux fois la fin de sa vie. Dans l’ensemble, il était également plutôt beau garçon. Oh, certes, il n’était pas un adonis digne des plus grands boulevards hollywoodiens, mais il avait du charme, de la prestance et ce qu’on appelait communément une belle gueule. Il faisait régulièrement de l’exercice physique, mangeait de manière équilibrée et était en parfaite santé. Dans l’ensemble, Alrick était aussi très loin d’être bête : il avait toujours su mettre à profit son intelligence lorsque cela était nécessaire, et il avait toujours aimé assimiler toute forme de savoir qui se présentait à lui. Non, dans l’ensemble, Alrick Twain n’avait pas vraiment de raison d’avoir une petite baisse de moral. D’autant plus qu’au fond, il était un chic type, ce qui ne gâche rien.
Mais l’ensemble ne se suffisait parfois pas à lui-même. Il y avait toujours quelques petits détails qui venaient perturber la formule comme des inconnues en trop dans un théorème. Premièrement, Alrick n’était pas sûr que la voie qu’il s’était vu obligé de suivre récemment était réellement l’objectif dont il rêvait. Il n’avait jamais rêvé à un avenir particulièrement glorieux et actif, parce qu’il désirait par-dessus tout mener une vie tranquille. Or, le quotidien au sein de l’APO suggérait une vie tout sauf dépourvue d’histoires, et une vie qui avait tendance à s’interrompre sans prévenir par-dessus le marcher. Qu’elle soit capable de revenir comme si elle s’en retournait d’un simple séminaire dans les Hampton ne rassurait pas vraiment le jeune homme, qui avait assisté au séminaire sur les divers moyens de revenir parmi les vivants. Ils ne lui avaient pas paru particulièrement agréable, surtout celui qui nécessitait que ses organes surnagent dans un bocal. Pour ajouter à ses tracas surnaturels, l’héritier des Twain se voyait affublé d’un lointain ancêtre fantomatique certes éminemment sympathique mais qui avait tendance à surgir n’importe où, n’importe quand et surtout n’importe comment. Ce à qui le flegmatique écossais s’était très vite habitué, mais qui avait tendance à perturber les moins endurcis aux phénomènes étranges. Et puis il aurait bien aimé être certain d’avoir son intimité, mais lord Twain l’ancien se souciait visiblement de ce mot comme de sa première chaussette : il n’avait plus l’utilité ni de l’une ni de l’autre, alors il n’allait pas s’embêter à leur prêter de la considération.
Enfin, et c’était sans doute là le plus embêtant pour sa personne, Alrick s’ennuyait. Il avait beau être d’une nature calme et aimer par-dessus tout se passer du moindre effort inutile, il n’aimait pas pour autant ne rien avoir pour s’occuper l’esprit. Il avait parcouru en long et en large la plupart des données qui lui étaient accessibles dans les fichiers de l’organisation, il s’entraînait régulièrement à l’escrime pour se maintenir à niveau et il passait beaucoup de temps à se balader dans le château, mais il n’avait pas pour autant l’impression de faire réellement quelque chose de ses journées. Comme la plupart des autres bleus, il n’avait pas encore été envoyé en mission et devait d’interminables discours sur les aspects de l’APO et le surnaturel en général. Bizarrement, ce n’était pas aussi passionnant qu’on pouvait le croire quand se succédaient les agents fatigués et paranoïaques qui considéraient les nouveaux aussi dignes d’attention que, disons, une épluchure de pomme de terre.
Et en parlant de pommes de terre, Alrick se demandait où diable les cuisines de l’endroit se fournissaient. Il était incapable de décrire le goût du plat de gratin qu’il était en train de manger et qui avait été affiché au menu, et il se demandait si l’APO disposait d’un jardin aussi spécial que le reste de ses dépendances. Il n’avait pas encore eu vent d’information sur les patates de l’espace, ni sur les carottes mutantes. Bon, le plat était loin d’être mauvais, mais il lui paraissait curieux, comme tout ce qui se trouvait dans le périmètre de l’établissement.
Poussant un long soupir, il joua de sa fourchette dans son assiette, sa faim apaisée, et se renversa contre le dossier de sa chaise. Il avait le sentiment que la journée allait ressembler à la précédente et, pour une fois, il se surprit à souhaiter qu’un des innombrables évènements improbables qui pouvait se passer en permanence entre les murs de ce bâtiment se produise là, tout de suite, entre le gratin et le yoghourt aux fraises. Après tout, ce n’était pas tous les jours qu’on se retrouvait enrôlé dans l’une des plus secrètes et particulières agences de la planète…
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